mercredi 21 novembre 2007

La gréviculture, une spécialité française ?


Dans notre merveilleux village planétaire mondialisé, qui ne serait plus aujourd'hui qu'un immense atelier, chaque pays doit se spécialiser en fonction de ses ressources, de ses atouts ou autres potentialités. Pour les indécrottables faux sceptiques, je leur rappelerai que cette organisation n'est en rien une construction idéologique, elle est le produit d'une Loi naturelle de l'économie, la théorie dite des avantages comparatifs.

Vous doutez toujours ? Ok, je vous invite à faire un petit tour de notre fabrique globalisée : le moyen Orient a tiré le jack-pot de la rente pétroliére, les industrieux asiatiques dominent logiquement les industries de main d'oeuvre, l'hyperpuissance Américaine posséde la haute main sur les technolgie de pointe, les très sérieux allemands accaparent le marché des biens de production, les africains...euh..on sait pas trop, ils ont peut être hérité de la misère, quant aux Français, ils demeurent les champions du monde de ... la Grève.


Hé bien, oui ! vous ne l'aviez pas encore compris ! Pourtant en France, dès qu'une réforme pointe le bout de son nez, ça y est, c'est reparti comme en 36, c'est grève, manif et tout le tremblement. Il suffit d'ouvrir la télé pour comprendre que ce pays est paralysé, encalaminé, pétrifié, ankylosé, victime d'une véritable glaciation idéologique héritée directement d'une guerre froide sociale jamais achevée.

Alors, allez-y, les gars, continuez avec vos grèves, et, vous allez voir, un jour, les grands ordonnateurs de la mondialisation vont finir par nous bannir du club des pays riches et nous reléguer dans la division des pauvres, chez les africains. On aura l'air malin avec nos tests ADN !

La France, patrie de la grèviculture ! Spécialiste mondiale dans la culture intensive des clivages et des conflits ! La révolution permanente, une passion française, qui paraît-il, fait l'étonnement du monde entier. Un autre monde, qui lui sage et moderne, a parfaitement intégré la logique bienfaisante de la compétition généralisée.

Et pourtant, il suffit de feuilleter la presse écrite, enfin celle qui n'a pas encore renoncé à informer, pour que cette image d'Epinal de la France "Nation grévicultrice" vole en éclat. Un excellent article de F. Doutriaux, (lire l'article)"le mythe d'un pays grèviste" libé du 14/11/07, montre que non seulement le nombre de jours non travaillés pour fait de grève a été divisés par 4 entre 1976 en 2005, mais que la France se place 11 ème sur les 18 pays industrialisés en ce qui concerne le volume et la fréquence des grèves. Sur ce dernier point, un petit tour par l'actualité récente de nos voisins européens est tout à fait édifiant.

Nos voisins allemands, champion du consensus social, viennent de connaître une grève d'une dureté exceptionnelle à la Deutschebahn (équivalent de notre SNCF). Chez les réputés placides finlandais, pourtant censés vivre dans le paradis social démocrate, les infirmières mènent une lutte à faire passer nos CGTistes et autres SUDistes pour de vraies mauviettes véléitaires. Un conflit qui mérite que l'on s'y arrête quelques minutes.

Un bras de fer oppose les infirmières finlandaises à leurs employeurs sur la question des salaires (lire l'article). Les infirmières réclament une augmentation de 15% sur deux ans et demi pour rattrapper le retard salarial accusé par leur profession. Le patronat local propose généreusement un relèvement des rémunérations de ... 2,6%. Face à ce blocage total des négociations, 12000 infirmières, soit 20% de la profession, devaient donner leur démission hier soir. Une nouvelle vague de départ, 3600, est programmées au mois de décembre prochain si elles n'obtenaient pas gain de cause. Face au spectre d'une crise sanitaire majeure dû au manque de personnel soignant, le gouvernement a fait promulguer une Loi permettant de réquisitionner les démissionnaires.

Voilà pour l'océan de béatitude social dans lequel sont censés baignés ces voisins tellement plus raisonnables que nous !

Alors pourquoi un tel déchainement médiatique et politique contre l'exercice du droit de grève ? Il s'agit, tout simplement, de réduire à portion congrue toute les forme de contestation collective contre les abus du libéralisme. C'est encore et toujours le même enjeu culturel : imposer une société atomisée où règne la compétition des uns contre les autres en dicréditant toute forme de solidarité ou de coopération organisées. Le règne de l'individualisme accroît bien évidemment la potentialité des conflits, un article de Jean-Michel Denis (lire l'article) montre bien le déplacement de la conflictualité du terrain de la grève vers des modes d'actions individuelles, mais c'est une contestation facilement à gérer et qui ne constitue jamais une remise en cause de l'ordre en place.

Bref, que du bonheur pour les pouvoirs économiques et politiques !


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